La trapersée (2)

Tabriz est la première ville majeure que nous visitons en Iran. L’une de nos activités principales est de trouver des pneus pour Lionel. Après une vingtaine de crevaisons, s’il devient expert et de plus en pus rapide, il ne semble pas prendre de plaisir particulier à manier la rustine et la chambre à air et, plus préoccupant, un de ses pneus commence à se déformer complètement et ne tient plus que grâce à un peu de scotch.

Nous trouvons un magasin de vélo avant même d’atteindre notre campement, mais l’embargo est passé par là : les pièces de qualité sont rares et il n’y aucun pneu adapté. Les mécanos du magasin en appellent 4 ou 5 autres, mais rien à faire, personne n’a la bonne taille (700x35c serait idéal). Ils finissent par regarder le pneu incriminé et nous affirment pouvoir le réparer. Nous sommes un peu dubitatifs, mais nous n’avons pas vraiment le choix. Un des mécanos prend le pneu, descend à son atelier et on commence à entendre qu’il s’affaire à grands coups de bruits de machines et de coups de marteau, sans trop savoir ce qu’il fait.

Après une quinzaine de minutes, il remonte avec le pneu, qu’il a renforcé et dont il nous garantit qu’il tiendra la route, jusqu’à Bandar Abbas, 2500 kilomètres plus loin. Nous sommes à moitié rassurés, c’est mieux que rien. Quand nous souhaitons payer, il nous montre un signe « service free for tourists » : tout ce boulot, c’est gratuit, aucune protestation n’est possible, ce geste nous laisse pantois et finit de nous donner le sourire pour le reste de la journée.

Sur le camping – gratuit lui aussi – je croise Reza (je pense qu’un iranien sur quatre s’appelle Reza) ancien prof d’anglais qui nous propose de faire la visite de la ville moyennant maigre finance. Nous sautons sur l’occasion et rendez- vous est pris pour le lendemain. À l’écoute de notre histoire de pneus, il nous assure connaître un magasin où nous pouvons trouver des pneus neufs pour le vélo de Lionel. Le matin, force est de constater qu’il a raison : le magasin en question a exactement les pneus qu’il faut, le Graal des cyclotouristes, des Schwalbe marathon. On ne pouvait espérer mieux. Evidemment, ils ne sont pas gratuits, on s’habituerait presque, mais l’occasion est trop belle et probablement unique.

Une fois les pneus changés, nous visitons les sites marquants de Tabriz, guidés par Reza. En particulier le bazar, plus grand bazar couvert du monde et classé au patrimoine mondial de l’humanité, et la mosquée bleue, elle aussi classée. On parle de caravansérails, de Marco Polo, d’assassins, d’épices et de poètes, on parle de la Perse.

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À la fin de la journée, Reza est épuisé et, préoccupés par son bien-être, nous le renvoyons chez lui. Tabriz est une ville sympathique à l’atmosphère relaxante, mais tous ceux que nous rencontrons nous assurent que la suite sera encore plus belle.

De Tabriz, nous voulons rejoindre Hamadan, la ville d’Avicenne, Ibn Sina, en passant par Zanjan et Sultania. Nous commençons à faire l’expérience des longues routes iraniennes jalonnées par peu de villages et beaucoup moins de stations-service qu’en Turquie. On roule. Tant que sur la première journée nous ferons notre plus longue distance de tout le voyage : près de 175 kilomètres, dont une bonne centaine en descente. Le paysage défile, on s’arrête parfois pour prendre une photo, mais de moins en moins. Sur la route nous avons l’occasion de parler avec des locaux, comme ces deux jeunes qui tiennent un magasin et nous invitent à partager leur petit-déjeuner (peut-être le meilleur que l’on fera dans le pays).

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Après Zanjan, nous faisons le crochet par Soltanieyeh pour en voir le dôme, lui aussi classé UNESCO. C’est beau mais en restauration à l’intérieur et finalement moins drôle que nos deux premiers chameaux.

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Hamadan n’est pas sur le trajet des circuits touristiques habituels et pourtant nous avons aimé l’ambiance pour y flâner. Le musée-mausolée d’Avicenne est d’un intérêt limité à qui ne se passionne pas pour l’observation d’un pot de curcuma, mais l’atmosphère du reste de la ville est agréable et ancienne capitale de la Perse, la région recèle des vestiges des temps de Darius et Xerxès.

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Pour échapper au trafic et espérer changer de paysage, peu après Hamadan, nous décidons de ne pas emprunter l’axe routier principal pour rejoindre Arak, mais de passer par un chemin que nous pensons moins fréquenté. Vers midi, nous nous arrêtons dans un village et devenons l’attraction du jour en quelques minutes. Un jeune nous invite à prendre un thé chez lui et nous informe que nous sommes les premiers touristes à passer par là. Comme souvent, une fois repartis, nous sommes accompagnés par quelques jeunes à moto, plus ou moins lourds, qui nous suivent jusqu’à s’être lassés ou avoir pris une photo avec nous deux.

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Dans l’ensemble, nos rencontres avec les forces de l’ordre ont été limitées à de brefs saluts souriants, nous nous sentions les bienvenus. Presque tout le temps.

Quelques kilomètres après notre pause du midi, je rejoins Lionel qui parle avec un automobiliste. Alors que je m’approche, je m’aperçois qu’il porte un uniforme. Nous discutons un peu, je m’apprête à partir et il me fait gentiment signe de rester. Il parle avec quelqu’un au téléphone et après quelques instants, un pick-up de la police arrive. Nous discutons cordialement avec eux, puis ils nous demandent de les suivre. À ce stade, nous ne savons pas s’il s’agit d’hospitalité et s’ils nous invitent à prendre le thé, ou s’il s’agit d’une « invitation » plus officielle. Petit à petit, nous nous rendons compte qu’il ne s’agit pas d’une simple invitation et que nous n’avons pas vraiment le choix. Ils s’impatientent quand nous n’avançons pas en vélo et les chargent sur le pick-up. Quelques minutes après le vélo de Lionel tombe du pick-up et la tension monte imperceptiblement.

Nous sommes conduits dans un fortin où nous sommes accueillis par de jeunes boutonneux armés et en uniforme. On nous fait comprendre qu’il nous faut attendre dans une pièce et nous échangeons quelques mots avec le policier qui reste avec nous et nous offre du thé. L’attente dure de longues minutes jusqu’à ce qu’un barbu trapu tout de noir vêtu arrive et commence à nous interroger sur ce que nous faisons ici, avec plus ou moins de difficulté via son téléphone pour traduire du farsi à l’anglais. La session de questions-réponses dure, il prend des copies de nos passeports et passe un coup de téléphone (nous comprenons juste les mots touristes et français), avant de nous informer que nous sommes entrés dans une zone interdite.

À mon retour, j’ai appris que certains ont passé quelques mois en prison pour être entrés dans des zones interdites. Nous n’avions vu aucune indication que la zone était interdite et personne ne nous en avait informés ou ne s’était étonné de notre présence – les locaux avec qui nous avions échangé nous avaient juste souhaité bonne route.

Nous n’étions pas trop inquiets (un peu mais pas trop). Nous nous sommes excusés et avons demandé comment nous pouvions sortir de la zone, en indiquant que nous n’avions pas connaissance de sa nature. Le fonctionnaire avec qui nous parlions nous a indiqué que l’Iran était un pays civilisé, content de recevoir des touristes, mais qu’il fallait qu’il applique les règles. Nous étions libres de partir, mais avant il nous fallait signer un papier et y mettre notre empreinte digitale. La feuille était vierge, mais nous n’avions qu’une seule envie, partir au plus vite. Alors que tout le monde regardait ailleurs, j’ai quand même pris soin de prendre une photo de la page – au cas où.

Avant de partir, j’ai demandé à aller aux toilettes. En m’y rendant, dans la cour, j’ai pu voir un homme contre un mur au soleil, les poignets attachés en hauteur par des cordes, les yeux bandés et gardé par deux plantons. J’ai baissé la tête et ai quitté les lieux au plus vite.

Nous pensions être reconduits en dehors de la zone, mais le policier chargé de nous accompagner n’avait qu’une 405 blanche (évidemment), dans laquelle ne pouvaient entrer nos deux vélos. J’ai donc suivi la voiture du mieux que je pouvais, avant que le policier ne se lasse et ne nous abandonne à mi-chemin. Il nous restait une quinzaine de kilomètres à faire et si nous étions fatigués, nous étions quand même pressés de sortir de la zone.

C’est la seule réelle mésaventure qui nous soit arrivée en Iran – difficile de la prévoir. Le site de conseil aux voyageurs recommande de rester sur les grands axes routiers de manière générale, peut-être est-ce la meilleure prévention mais elle limite fortement l’intérêt d’un trajet en vélo.

Tout s’est bien fini, mais nous a donné un petit coup de fatigue. Le surlendemain, plutôt que de continuer à vélo jusqu’à Ispahan, nous avons mis nos vélos dans un car pour nous accorder un peu de répit, après avoir pu décompresser un peu à Arak en compagnie de quelques Iraniens et, pour ma part, avoir adopté un nouveau style.

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Le trajet

Samedi 13 octobre

Total distance: 75.78 km
Total climbing: 845 m

Dimanche 14 octobre

Repos !

Lundi 15 octobre

Total distance: 174.85 km
Total climbing: 1191 m

Mardi 16 octobre

Total distance: 125.12 km
Total climbing: 769 m

Mercredi 17 octobre

Total distance: 93.59 km
Total climbing: 854 m

Jeudi 18 octobre

Total distance: 136.08 km
Total climbing: 978 m

Vendredi 19 octobre

Total distance: 36.29 km
Total climbing: 288 m

Samedi 20 octobre

Le calme avant la tempête

Dimanche 21 octobre

Total distance: 130.77 km
Total climbing: 1094 m

Lundi 22 octobre

Total distance: 67.37 km
Total climbing: 232 m

Mardi 23 octobre

Bus…

Mercredi 24 octobre

Repos !

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